Culte du 04/04/04 (Versailles)


LECTURES : Za 9,9-10 ; Ps 118,19-29 ; Mc 11,1-11


Cette entrée triomphale de Jésus à Jérusalem m’a toujours un peu dérangé, je dois vous l’avouer. Elle correspond si peu au personnage que nous décrivent, par ailleurs, les Évangi­les. Nous sommes tellement habitués à un Jésus qui se déplace de ville en ville, de village en village, avec, pour seul moyen de locomotion, ses pieds (voire une barque de pêcheur). Et quand des foules accourent vers lui, c’est bien “malgré lui” ; il cherche d’ailleurs, en général, à y échapper ou à les faire taire.

Mais lorsqu’un même récit, et c’est le cas ici, se retrouve dans les 4 Évangiles de façon quasi identique (ce qui est quand même assez exceptionnel !), on est bien obligé d’y accorder un certain crédit, même si les faits nous dérangent.

Alors la question est, maintenant, de savoir pourquoi Jésus se prête à une telle comédie ? Pourquoi est-ce qu’il la “suscite” même, en envoyant ses disciples chercher un ânon ?

Pour bien le comprendre, arrêtons-nous un instant sur cette prophétie du prophète Zacharie. Elle annonce la venue d’un roi-messie qui, dans l’humilité, instaurera le règne idéal, un règne de paix sur l’ensemble du pays. En fait, cette attente messianique ne datait pas d’hier (je veux dire de l’hier du prophète, quel­ques 6 siècles avant notre ère). C’est un peu comme l’espérance de re­trou­ver un paradis perdu. Cette attente d’un roi apportant la paix dans un pays per­pé­tuel­lement déchiré par les guerres ; cette attente d’un roi-messie, c’est-à-dire un roi ayant reçu l’onction royale, montrant par là que c’est Dieu lui-même qui l’au­ra choisi ; cette attente traduit la nostalgie du temps où tout le peuple juif était unifié en un seul royaume ; le temps du roi David, et de son fils Salomon. En ce temps là, les ânes et les mules étaient les montures de la famille royale. Et le roi David, pour montrer au peuple qu’il avait choisi son fils Salo­mon com­me suc­ces­seur (il faut dire qu’il y avait pas mal d’intrigues autour du trône, comme à chaque fois qu’un roi est sur le point de mourir), David, donc, ordonna que sa propre mule serve de monture à son fils et qu’on le fasse descendre à Guihôn pour qu’il y reçoive l’onction d’huile.

Ainsi, cette entrée de Jésus à Jérusalem, juché sur un ânon, ne rappelle pas seulement la prophétie messianique, mais aussi l’intronisation du roi Salomon.

« Mais Salomon allait à Guihôn », me direz-vous, « pas à Jérusalem ! ». « Justement ! », vous répondrais-je, « on a là une coïncidence extraordinaire ! ».

Guihôn (qui veut dire “la jaillissante” en hébreu) était une des deux sources qui alimentaient la ville de Jérusalem. Elle se situait à l’extérieur de la ville, ce qui n’était pas pratique, et parfois même dangereux, pour les habitants de Jérusalem. Après divers aménagements, c’est finalement le roi Ezéchias qui, dans les années 700, fit creuser un canal souterrain reliant Guihôn à un bassin situé à l’intérieur des remparts : la fameuse piscine de Siloé. A l’époque de Jésus, pendant la fête des Tentes, la plus grande et la plus sainte des fêtes juives (du moins jusqu’à la destruction du temple de Jérusa­lem en l’an 70), les prêtres allaient tous les jours puiser de l’eau à cette piscine de Siloé, et ils l’emportaient en procession jusqu’au Temple pour nettoyer l’autel des holocaustes, où l’on faisait de nom­breux sacrifices pendant les sept jours que durait cette fête. Cette procession se faisait sous les cris de la foule brandissant des palmes et des rameaux de verdure. Nous y voilà !

Cette proces­sion de l’eau purificatrice, fournie par la source de Guihön, ressemble étrangement à cette procession qui accompagne Jésus à l’entrée de Jérusalem, où il va purifier la maison de son Père en chassant les marchands du Temple. Par ailleurs, nous avons entendu tout-à-l’heure un extrait du psaume 118, celui qui était vraisemblablement chanté (ou plutôt "psalmodié") pendant ces processions de la fête des Tentes, rameaux en main. Et vous y avez reconnu le "Béni soit celui qui vient, au nom du Seigneur !" que crie la foule en accueillant Jésus (Peut-être y avez-vous relevé également l’histoire de la pierre angulaire, que Jé­sus citera quelques versets plus loin).


Mais ce n’est pas tout : il y a une autre coïncidence. Vous savez sans doute que c’est Salomon (on y revient) qui fit construire le premier temple de Jérusalem. Et bien c’est justement au cours de cette “fête des Tentes” que Salomon l’inaugura, en faisant entrer dans le temple, toujours en procession, la fameuse “arche de l’alliance”, celle que le peuple hébreu avait transportée dans le désert, et qui contenait les fameuses “tables de la Loi” qui scellaient l’alliance entre Dieu et son peuple. D’ailleurs, la fête des Tentes est en rapport direct avec l’Exode. En hébreu, on l’appelle la fête des Soukkôth. La souk­kah (soukkôth au pluriel) n’est pas exactement une “tente” mais plutôt une cabane ou une hutte faite de branchages. Cette fête évoque les 40 ans d’errance dans le désert du Sinaï, où les Hébreux n’avaient que des tentes ou des huttes pour se protéger du soleil. En mémoire de ce temps héroïque, les juifs vont vivre pendant une semaine dans des soukkôth qu’ils auront construit eux-mêmes aux alentours de Jérusalem. Aujourd’hui encore, cette fête symbolise le “renouvellement de l’alliance”.


Bref, résumons ce que nous avons découvert :

1) Jésus est monté sur un ânon, comme le roi Salomon lors de son intro­ni­­sation.

2) Son accueil par la foule ressemble fort aux cérémonies de la fête des Ten­tes, considérée comme la fête du “renouvellement” de l’alliance.

Et Jésus y joue le rôle de la source “royale” de Guihôn, qui est menée en procession jusqu’au temple pour la purification.

3) C’est justement dans ce contexte de la fête des Tentes que Salomon inaugura le premier Temple de Jérusalem.


Conclusion : cette “mise en scène” à laquelle semble se prêter Jésus est en fait d’une extrême importance, car elle indique que Jésus entre à Jérusalem pour renouveler l’alliance et inaugurer un nouveau Temple. Non pas un temple de pierre, comme celui de Salomon ; non pas un temple fait de murs et de parvis pour séparer le sacré du profane, le juif du païen, et les hommes des femmes. Le nouveau Temple qu’inaugure Jésus, c’est celui de son corps livré pour nous ; la nouvelle alliance, il la scelle en son sang versé pour une multitude. C’est l’événement de Pâques, par lequel Dieu ouvre une brèche dans le mur où vient se briser toute vie. Oui, Jésus a détruit tous les temples ; il n’y a plus de murs entre les hommes, plus de murs entre Dieu et ses créatures, pas même celui de la mort.


Au moment où nous entrons dans la semaine sainte, avec, notamment, une célébration “œcuménique” du vendredi saint ; et qui plus est en cette année où les orthodoxes fêtent Pâques en même temps que nous (ce qui est plutôt rare) ; rappelons-nous qu’il n’y a pas de mur qui tienne devant le Christ, qu’il n’y a ni temple, ni église pour enfermer Dieu, qu’Il n’est la propriété de personne, et qu’en Christ, il n’y a plus ni juif ni grec.

Pendant cette semaine, prenons conscience de tous les murs que nous dressons entre les hommes, avec les bons d’un côté (le nôtre bien sûr) et les méchants de l’autre ; ici les purs, les vrais chrétiens, là-bas les impurs, les mécréants ; ceux qui agissent d’un côté, ceux qui réfléchissent de l’autre ; mur dressé entre ceux qui pensent comme moi, qui vivent comme moi, qui me ressemblent… et tous les autres, si différents. Et finalement, à travers tous ces murs, l’immense mur que nous dressons entre Dieu et nous-mêmes. Aujourd’hui, Jésus nous appelle à “faire mémoire” de l’évé­ne­ment de Pâques dans le quotidien de nos vies, en abattant tous ces murs.

Entrons dans cette semaine sainte non pas en brandissant de vulgaires rameaux, mais en brandissant l’étendard de la paix.

Amen.